Encoignure en noyer ancien dans une entrée de maison bourgeoise en pierre — Langon, Gironde

L’encoignure en noyer : un classique du meuble d’angle revisité par l’ébéniste

La première fois qu’on m’a amené une encoignure en noyer, c’était en 2006, à Langon. Une paire, fin XVIIIe, héritée d’une grand-mère. La cliente voulait les peindre en blanc. Quand j’ai passé un chiffon imbibé d’essence de térébenthine sur la façade cintrée, le noyer est réapparu sous trente ans de poussière, et elle a changé d’avis.

Ce qu’est une encoignure, et pourquoi ce meuble d’angle mérite qu’on s’y arrête

L’encoignure est un meuble conçu pour s’encastrer dans l’angle d’une pièce. Sa structure est triangulaire vue du dessus, avec une façade cintrée ou droite, un piètement à trois pieds et un plan en quart de cercle. Apparue en France à la fin du XVIIe siècle, elle s’est surtout répandue au XVIIIe sous les styles Régence et Louis XV.

On en trouve de plusieurs types : l’encoignure basse (une seule porte, parfois un tiroir), l’encoignure haute à deux corps superposés, ou l’étagère d’angle ouverte. Les dimensions d’une encoignure basse XVIIIe tournent autour de 75 à 95 cm de hauteur, 50 à 65 cm de façade et 50 à 60 cm de profondeur d’angle. Ce sont des meubles compacts, pensés pour les coins morts que rien d’autre n’habille.

Dans le Sud-Ouest, les encoignures régionales étaient fabriquées en noyer, en orme massif, en merisier ou en bois fruitiers — sept essences comparées par un ébéniste pour y voir plus clair locaux. Les exemplaires parisiens utilisaient souvent le placage sur bâti résineux. Les nôtres, en province, étaient en bois massif de bout en bout.

Le noyer dans l’encoignure : ce que l’essence apporte au meuble d’angle

Le noyer européen (Juglans regia) a une densité d’environ 640 kg/m³ à 12 % d’humidité et une dureté Monnin de 3,2 (CIRAD). C’est un bois mi-dur : suffisamment résistant pour les moulures et les assemblages, assez tendre pour se travailler finement au ciseau et au rabot. Sa durabilité naturelle est classée 3 (moyennement durable) selon la norme NF EN 350:2016, avec un aubier non durable (classe 5).

Grain du noyer ancien patiné en détail — veinage sombre sur fond clair, patine à la cire d'abeille

Ce qui rend le noyer irremplaçable dans le mobilier d’ébénisterie sur mesure et ancien, c’est son veinage. Les veines sombres absorbent plus de cire que les veines claires, et c’est ce contraste qui donne la profondeur caractéristique du noyer patiné. Un noyer de deux cents ans, entretenu à la cire d’abeille, a une profondeur de ton qu’aucune teinte industrielle ne reproduit. Quand on rabotait du noyer à l’atelier, l’odeur qui montait tenait de la noisette et de la terre mouillée. Le frêne ne sent presque rien, le châtaignier sent l’acide. Le noyer, lui, on le reconnaît les yeux fermés.

Pour distinguer un noyer massif d’un placage sur bâti de peuplier, il suffit de regarder les chants et l’intérieur des portes. Sur du massif, le fil du bois traverse l’épaisseur. Sur du placage, le chant montre un bois clair (peuplier, sapin) sous une feuille de noyer d’environ 1 mm.

Deux encoignures en noyer héritées : le chantier de Langon (2006)

La cliente était une retraitée de Langon. Elle avait hérité de sa grand-mère une paire d’encoignures en noyer, style Louis XV régional, fin XVIIIe. Les meubles avaient toujours été dans l’entrée d’une maison bourgeoise XIXe, contre des murs en pierre apparente. Elle hésitait entre les « moderniser » (les peindre en blanc, comme elle avait vu dans un magazine) et les restaurer.

Le diagnostic a révélé trois problèmes. Le premier : quelqu’un avait raboté les pieds d’un côté pour compenser un sol irrégulier, et le meuble penchait de 3 cm. Le deuxième : la porte de l’une des encoignures ne fermait plus. L’assemblage du cadre, un tenon chevillé, s’était désaffleuré de 4 mm. Le troisième : la patine avait été effacée par un ancien décapage à la lessive de soude. Le bois était blanchi de façon irrégulière, comme brûlé par endroits — rien à voir avec un cérusage maîtrisé.

Pour les pieds, on a fait une greffe de noyer : une pièce de 3 cm ajoutée en longueur par une coupe biaise, collée à la colle forte de peau. Cette colle animale se réverse à l’eau chaude, ce qui compte quand on restaure un meuble ancien : si un jour il faut défaire, on peut. La teinte a été rattrapée au brou de noix dilué à l’eau, puis protégée à la cire.

Pour la porte, on a démonté le cadre entier, recollé avec vérification d’équerrage sur le marbre de l’atelier, et posé une cheville de hêtre neuve en ø 8 mm. Le hêtre (dureté Monnin 4,0 à 4,2) est plus dur que le noyer : la cheville ne doit jamais être dans la même essence que l’assemblage, sinon elle ne tient pas le serrage. Le trou dans le tenon a été percé décalé d’un millimètre vers l’épaulement, c’est ce qu’on appelle le chevillage à tire : quand on enfonce la cheville, elle tire le tenon dans la mortaise et serre l’assemblage à tenons et mortaises sans colle.

Anatomie d'une encoignure vue du dessus — structure triangulaire, piètement trois pieds, façade cintrée

Pour la patine, on a d’abord appliqué une couche de gomme-laque blonde diluée à l’alcool à brûler, au tampon. La gomme-laque sert de fond : elle nourrit les pores du bois sans masquer le veinage. Puis deux passes de cire d’abeille Libéron teintée noyer moyen, appliquées à la mèche de coton et lustrées au chiffon de laine.

La serrure a eu droit à un nettoyage au pétrole et à un coup de brosse douce. La clé d’origine a été retrouvée dans le tiroir du meuble.

On a revu ces encoignures huit ans plus tard, en 2014. Le noyer avait patiné de façon uniforme, la greffe de pied était invisible sauf à mettre le nez dessus. La porte fermait toujours sans jeu, avec ce clac mat, sans vibration, qui est le signe d’un assemblage bien serré. La gomme-laque avait pris la même teinte que le bois d’origine. La cliente avait dit à la livraison : « ma grand-mère les aurait reconnues. »

Ce qu’il faut vérifier avant d’acheter ou de restaurer une encoignure en noyer

Si vous trouvez une encoignure en brocante ou chez un antiquaire, quelques vérifications s’imposent avant de vous décider.

Le piètement d’abord. Retournez le meuble : les trois pieds doivent être d’origine, de même bois, sans raccords grossiers. Si l’un est plus court, vérifiez qu’il n’a pas été raboté (c’est fréquent, et c’est réparable par greffe).

Les assemblages ensuite. Ouvrez la porte : les tenons chevillés d’origine ont des chevilles visibles, légèrement en saillie. Si vous voyez des vis modernes ou de la colle blanche vinylique, la porte a été recollée. Ce n’est pas forcément mal fait, mais c’est un indice d’intervention récente à prendre en compte dans le prix. L’épaisseur du panneau de porte sur un noyer XVIIIe régional tourne autour de 15 à 20 mm.

L’état du bois : passez la main sur les faces intérieures. Des petits trous ronds de 1 à 2 mm signalent des vrillettes. Si la sciure est fraîche et claire, l’infestation est active. Un traitement au Xylophène sera nécessaire avant toute restauration, en respectant les précautions d’emploi (local ventilé, gants, masque).

La finition : un noyer ancien en bon état montre une patine profonde, avec des veines sombres saturées de cire. Si le bois est terne et sec, il a été décapé ou négligé. Ce n’est pas rédhibitoire : une gomme-laque diluée suivie de cire teintée redonne vie au noyer en quelques heures de travail.

En brocante, comptez entre 300 et 800 euros pour une encoignure basse en noyer XVIIIe régional en état moyen. Chez un antiquaire, comptez entre 1 500 et 3 000 euros la pièce pour un bel exemplaire restauré. La restauration par un ébéniste (greffe, recollage, finition) revient à 500 à 1 000 euros par meuble, selon l’ampleur des dégâts.

Un meuble bien restauré dans les règles traversera encore trois générations. C’est tout l’intérêt de ne pas le peindre en blanc.

Mis à jour le 12 juin 2026

Gérard Lacombe — Ébéniste retraité après quarante-huit ans de métier, dont trente-six à la tête de son atelier à Marmande (47). A passé sa carrière sur les cuisines sur mesure en bois massif, les bibliothèques et la restauration de meubles anciens. Écrit ici ce qu'il a appris.
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